
Venise et l'eau : 78 vannes contre une ville qui ne veut pas déménager
Des vannes d'acier reposent sous les passes de la lagune et se relèvent quand la marée monte. Elles fonctionnent. La question est ce qui arrive si on en a besoin plus souvent que prévu.
Venise n'est pas inondée parce qu'il pleut mais parce que la mer entre. La ville se trouve dans une lagune reliée à l'Adriatique par trois passes : Lido, Malamocco et Chioggia. Sous certaines combinaisons de marée et de temps, il entre plus d'eau qu'il n'en peut sortir.
Cela s'appelle acqua alta, l'eau haute, et ce n'est pas nouveau. Des inondations sont consignées en 1543, 1550, 1559 et 1599, et l'année 1600 en connut tant que les chroniqueurs prirent la peine de toutes les noter.
À quelle hauteur commence le haut
Pour pouvoir parler d'eau haute, il faut d'abord convenir où se situe le zéro. À Venise, c'est le niveau moyen de la mer de l'année 1897. Tout est mesuré depuis à cette aune.
Au-dessus de ce zéro, des seuils sont fixés. Entre cent dix et cent trente-neuf centimètres, on parle d'eau très intense. À partir de cent quarante centimètres, on dit exceptionnelle.
Ces chiffres ne sont pas des propos de météo mais de l'exploitation : évacuations, passerelles et alertes en dépendent.
L'année qui a tout change
En 1966 survint une acqua alta qui dépassa toutes les précédentes. La ville mit ensuite sur pied un service spécifique pour analyser les données, surveiller le niveau et prévoir les hautes eaux, chargé aussi d'informer la population en continu. Depuis 1980, ce service s'appelle Centre de surveillance et de prévision des marées.
C'est une part peu éclairée du récit. Avant de pouvoir fermer une lagune, il faut savoir la prévoir. Les vannes qui reposent aujourd'hui au fond seraient inutilisables sans ce travail de mesure.
Ce qui repose au fond
Le système MOSE se compose de vannes mobiles posées à plat sur le fond marin et relevées quand une haute eau menace, isolant temporairement la lagune de la mer.
Elles sont soixante-dix-huit, réparties en quatre rangées. Au Lido, la passe la plus large, deux rangées de vingt et une et vingt vannes sont reliées par une île artificielle qui porte aussi les bâtiments techniques.
Elles entrent en action au-dessus de cent dix centimètres. En dessous, la lagune reste ouverte et la ville doit compter sur d'autres mesures : renforcement du littoral, rehaussement des quais et travaux dans les parties peu profondes. Ce rehaussement n'a rien d'une routine à Venise et à Chioggia, car il doit se faire sans détruire le caractère architectural de ces quais.
Le long chemin
Les travaux ont commencé le 14 mai 2003. La dernière vanne a été posée le 30 janvier 2019. Le 10 juillet 2020 a suivi le premier essai complet, et le 3 octobre de la même année le système est entré en action pour de bon, lors d'une haute eau.
Qu'il fonctionne est donc établi. Qu'il soit arrivé dans les délais et le budget, nullement. L'échéance initiale de 2011 a glissé à 2018, puis à 2021, et en novembre 2025 les travaux n'étaient toujours pas considérés comme achevés. En chemin, il y eut des dépassements de coûts et des scandales.
La question de fond
Une barrière mobile est une solution avec une hypothèse intégrée : qu'on en a besoin de temps en temps. Chaque fermeture coûte de l'argent, ferme le port et interrompt l'échange entre lagune et mer dont vit tout l'écosystème.
Tant que la haute eau reste l'exception, l'échange est avantageux. Si elle devient la règle, le calcul change, et pas seulement le calcul financier : une lagune trop souvent coupée de la mer cesse à la longue d'être une lagune.
C'est la tension dans laquelle Venise se trouve aujourd'hui. La ville a bâti une réponse impressionnante à la question de 1966. La question elle-même a changé depuis.